Il est né à part, et aura passé sa vie à cultiver cette singularité. Le 29 décembre 1925, à Saint-Louis, Sokhna Astou Kane donne naissance à un enfant que Mame Abdou Aziz Sy Dabakh pensait déjà baptiser de son propre nom. Mais le nouveau-né, raconte-t-il lui-même, « est venu au monde avec son prénom ».
Fils de Serigne Babacar Sy, deuxième khalife des Tidianes, et petit-fils du vénéré El-Hadji Malick Sy, Serigne Cheikh Tidiane Sy « Al Maktoum » hérite d’une généalogie écrasante. Il en fera pourtant tout autre chose qu’un simple prolongement, traçant une trajectoire à lui, savante, audacieuse, spirituelle et profondément engagée dans son époque.
Un destin singulier dans la lignée de Maodo
Dans l’Agora paternelle, où l’assiduité aux enseignements coraniques est la seule mesure qui vaille, le jeune Cheikh détonne. Il court après un ballon pendant que les autres talibés récitent, puis rétablit l’ordre, sans une faute, dès qu’on l’interroge. « Serigne Cheikh est un génie », confiera plus tard son propre frère, Serigne Mansour Sy Borom Daraadj, futur khalife général.
À 14 ans, il a déjà bouclé les cycles inférieur et moyen des études islamiques. À 16 ans, il publie son premier livre, Les vices des marabouts, un titre qui, à lui seul, dit l’irrévérence du personnage. Le jeune Cheikh Tidiane Sy y dénonçait avec une grande précocité intellectuelle les dérives et les comportements de certains guides religieux qui s’éloignaient des véritables enseignements de l’Islam. Suivra L’inconnu de la nation sénégalaise, El-Hadji Malick Sy, hommage lettré à son aïeul.
Cette précocité le propulse très tôt aux côtés de son père, qui lui confie l’animation du Gamou ainsi que les échanges avec les dahiras et les délégations officielles. Mais Cheikh Tidiane Sy ne se contente pas d’hériter d’une fonction, il veut moderniser l’univers religieux lui-même. Il installe le téléphone chez le khalife, apparaît en tenue occidentale, la tête nue, autant de gestes qui scandalisent une partie du milieu confrérique.
Le 26 mai 1950, à Tivaouane, il tranche publiquement, « La religion ne doit pas rendre neutre son sujet aux travaux de réforme mondiale. » Une phrase-programme qui vaudra à cet islam-là un surnom resté célèbre, celui de « marabout intellectuel ».
L’intellectuel multidimensionnel
L’histoire de Serigne Cheikh Tidiane Sy déborde largement du strict registre spirituel. À l’indépendance, il cofonde le Parti de la Solidarité Sénégalaise, en opposition frontale à Léopold Sédar Senghor. En 1959, sa contestation d’élections jugées truquées, aux côtés du PAI, lui vaut la prison.
Il ne rompt pourtant jamais tout à fait avec le pouvoir. Proche de Gamal Abdel Nasser, il devient, à la fin des années 1960, ambassadeur du Sénégal au Caire, où il fait venir des milliers d’ouvrages destinés aux arabisants sénégalais, au grand dam des milieux pro-français qui s’inquiètent de son rapprochement avec le monde arabo-musulman.
Plus tard, selon plusieurs récits, c’est encore lui qui aurait poussé Senghor à quitter volontairement le pouvoir en 1980, lui épargnant ainsi le sort de tant de présidents africains accrochés à leur fauteuil.
L’homme d’affaires n’est pas en reste. Producteur d’arachides dans le Saloum, industriel dans l’huilerie et la tomate, il devient actionnaire majoritaire de la Sococim, alors unique cimenterie du pays, avant qu’une brouille avec le régime d’Abdou Diouf ne vienne compliquer ce portefeuille.
Fondateur du mouvement Moustarchidine wal Moustarchidaty, qui structure toute une jeunesse tidiane autour de la spiritualité et de l’engagement citoyen, il résume sa philosophie politique en une formule tranchante. La politique est un « art » qui exige l’intégrité, tandis que la « politique politicienne » n’est qu’une « ruse ».
Devenu cinquième khalife général des Tidianes en 2012, à la mort de son frère Serigne Mansour Sy, il est rappelé à Dieu le 15 mars 2017. Il laisse derrière lui l’image d’un homme multidimensionnel, mystique, lettré, homme d’affaires, intellectuel engagé et figure majeure de la vie publique sénégalaise, qui aura passé près d’un siècle à refuser qu’on l’enferme dans une seule de ses casquettes
Cheikh Gora DIOP