Le FMI a confirmé les conclusions du rapport de la Cour des comptes pointant un maquillage de certains indicateurs macroéconomiques par l’ancien régime. L’institution financière a annoncé en effet avoir relevé une fausse déclaration de 7 milliards de dollars (plus de 4000 milliards F CFA). Rapporté au PIB, l’encours intégrant le montant du «missreporting» dépasse largement les 74% initialement avancés au 31 décembre 2023. Il est en réalité de 99,67%, selon le corps de contrôle. Quelles sont les conséquences de cette situation ? Dans un entretien paru ce mardi 25 mars dans Le Soleil, le chef de mission du Fond au Sénégal, Edward Gemayel, apporte des éclaircissements.
 
1. Plus jamais ça
 
Une équipe du FMI est à Dakar pour une semaine (18-26 mars). Selon le chef de mission de l’institution de Bretton Woods, Edward Gemayel, l’objectif est «d’étudier [l]e rapport [de la Cour des comptes], échanger avec les autorités pour comprendre ce qui s’est passé et comment, puis identifier des mesures correctrices pour prévenir toute récidive». Ce passage à la loupe a commencé il y a six mois lorsque le Premier ministre, Ousmane Sonko, a levé le lièvre. «Nous y travaillons depuis le début de cette affaire, rappelle Gemayel. Nous étions là en septembre dernier puis en octobre. Nous avons aussi reçu la délégation du Sénégal lors des Assemblées annuelles d’octobre et depuis lors, les échanges ont continué virtuellement.»   
 
2. L’alternative  
 
Après la confirmation du «missreporting», le Sénégal est suspendu à la décision du Conseil d’administration du FMI à propos de sa coopération avec l’institution. «Deux options existent : soit le Sénégal devra rembourser le prêt initial soit il bénéficie d’une dérogation en fonction des mesures correctrices mises en place par le gouvernement», renseigne Edward Gemayel. Face à cette alternative, Dakar a fait son choix. «Les autorités sénégalaises travaillent dans le sens d’obtenir une dérogation et ont déjà proposé une série de mesures correctrices, en plus de celles identifiées par le rapport de la Cour des comptes», souffle le chef de mission du FMI.
 
3. Nouveau programme    
 
Le gouvernement du Sénégal souhaite négocier un nouveau programme avec le FMI. Il ne veut pas de celui de l’ancien régime dont la mise en œuvre a été gelée après la révélation du maquillage des comptes publics. Le chef de mission du FMI a fait la révélation dans l’entretien accordé au Soleil, précisant que le dernier mot revient aux administrateurs de l’institution. «Une fois que nous aurons compris ce qui s’est passé, comment cela s’est passé et identifié les mesures correctrices, nous pourrons présenter le dossier le plus vite possible au Conseil d’administration. À partir de ce moment, nous pourrons immédiatement commencer à négocier un nouveau programme», informe Gemayel. Toutefois, indique ce dernier, un nouveau programme s’alignerait sur les priorités de la «Vision Sénégal 2050», le nouveau référentiel des politiques publiques. «Nous n’avons aucun problème avec cela», jure le représentant du FMI, soulignant qu’il y aura en tout cas deux constantes : «d’une part, la stabilisation de l’économie face à l’augmentation de la dette et des déficits et, d’autre part, un axe consacré à la croissance, à l’investissement et au rôle du secteur privé».
 
4. Mesures correctrices  
 
Le FMI est en discussion avec le Sénégal pour l’adoption de mesures correctrices. C’est le prix à payer par Dakar pour obtenir un nouveau programme. «L’objectif est d’améliorer la transparence budgétaire et fiscale ainsi que la gestion de la dette. Il est essentiel de centraliser la gestion de la dette publique, car une partie de celle-ci était jusque-là inconnue», préconise Edward Gemayel.
 
5. Précédents
 
Par le passé, signale RFI, deux pays africains ont été sanctionnés par le FMI pour une dette cachée : en 2016, le Mozambique est épinglé pour un encours non déclaré de 2 milliards de dollars. Il s’agissait de «prêts secrets accordés à des entreprises publiques par des banques privées». Un demi-milliard de l’argent a été détourné, d’après la source. Qui rappelle que l’institution financière suspendra jusqu’en 2024 l’aide budgétaire accordée à Maputo. Deuxième cas : une dette cachée de 3 milliards de dollars est relevée au Congo (Brazza) en 2017. Les fonds représentaient des préfinancements et des pots de vins versés par des négociants en échange de livraison de pétrole. En avril 2018, le FMI conditionne son aide à une série de réformes pour plus de transparence dans la gestion des ressources publiques et pétrolières congolaises.
 
6. Subventions à l’énergie      
 
En ces temps de vaches maigres, une question revient : quel sort sera réservé aux subventions à l’énergie ? Le cas échéant, le prix de l’électricité va-t-il augmenter ? Le gouvernement et le FMI n’ont pas encore abordé le sujet dans leurs discussions en cours. Mais une chose est sûre : Dakar ambitionne de mieux cibler les subventions. «En plus de peser beaucoup sur le budget de l’État, ces subventions, comme le montre le rapport de la Cour des comptes, contribuent, de façon indirecte, à la dette bancaire», approuve le chef de mission. Qui estime que les ménages «qui sont dans la tranche sociale devraient, à [s]on avis, être épargnés par une éventuelle hausse» du prix de l’électricité.
 
7. Baisse des salaires
 
Si le FMI se dit préoccupé par la masse salariale de la Fonction publique, il n’a jamais demandé une baisse des salaires des agents. Edward Gemayel a fait la précision dans l’entretien avec Le Soleil. Il se dit convaincu qu’«il est possible de réduire [la masse salariale] sans toucher aux salaires individuels». Comment ? «Par exemple, en ne remplaçant pas les fonctionnaires partant à la retraite ou en nettoyant le fichier des fonctionnaires fictifs, suggère Gemayel. Un audit du fichier serait utile avant toute décision.»
 
8. «Dette toujours soutenable»  
 
Malgré la situation, le gouvernement dispose d’une marge de manœuvre suffisante pour continuer d’emprunter. «Pour le moment, la dette du Sénégal est toujours soutenable», assure le chef de mission du FMI. Qui ajoute que, en attendant une analyse de la viabilité de la dette du pays, «le gouvernement est toujours capable d’honorer le service de la dette et il n’a pas été forcé de faire une restructuration quelconque».
 
9. Croissance robuste  
 
Les manquements relevés par la Cour des comptes «aura un certain impact sur la croissance» du pays. Le chef de mission du FMI en est convaincu, mais il s’empresse de rassurer : «La croissance du Sénégal est déjà assez élevée- elle est au-dessus de 8% cette année, l’une des plus fortes en Afrique. Donc, s’il doit éventuellement y avoir une révision de la croissance, ce sera dans des proportions limitées. En outre, ce serait une révision temporaire, à court et moyen terme avant un rebond.»
 
10. «Investisseurs rassurés»
 
Edward Gemayel est formel : l’exercice de transparence auquel s’est livré le nouveau régime, contrairement à ce qui était redouté, n’inquiète pas les investisseurs. Au contraire. «Ils sont rassurés», rapporte le chef de mission du FMI. «Pour le prouver, embraye-t-il, il suffit de regarder les taux d’intérêt sur les eurobonds du Sénégal qui n’ont que légèrement varié d’avant la publication du rapport de la Cour des comptes. Cela montre que la démarche de transparence est bien perçue.»

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