Après trois succès, dont un dernier en 2022, le Sénégal va, en 2026, émettre un sukuk. Pour des spécialistes, c’est un mécanisme taillé pour le pays. En dehors d’une base d’investisseurs large, les autres atouts sont l’attachement pour certains investisseurs à ce mode de financement sur de longues maturités.
Après 2022, le Sénégal va émettre, en cette année 2026, une opération de sukuk qui sont des obligations islamiques qui représentent une propriété partielle dans un actif tangible, un projet ou une activité spécifique.
Pour l’économiste et financier Serigne Moussa Dia, le Sénégal peut profiter des avantages des sukuks dans un contexte où les conditions d’accès aux financements se resserrent. D’abord, parce que la base d’investisseurs est importante, car le monde islamique compte 1,8 milliard de musulmans. Une énorme partie possède, selon lui, du capital investi en Islamic finance.
« Les investisseurs du Golfe, de Malaisie, d’Indonésie, de Turquie, tous ont des portefeuilles d’Islamic bonds. Le Sénégal, pays musulman stable, avec des traditions financières islamiques, est un excellent débouché », analyse M. Dia.
Deuxièmement, il considère que les actifs tangibles sont importants, affirmant qu’un sukuk n’est pas une promesse d’intérêt, mais un certificat adossé à un actif réel, tels qu’un projet d’infrastructure, d’énergie, d’eau. « Les investisseurs savent que leur argent finance quelque chose de concret, de productif. C’est psychologiquement rassurant en temps de crise. Et techniquement, c’est plus sûr pour le créancier. Le Sénégal a accès au marché financier régional beaucoup moins affecté par les turbulences globales. Les investisseurs sénégalais, maliens, togolais… veulent placer localement. Les sukuks les intéressent », soutient Serigne Moussa Dia.
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Abdoulaye Ndiaye, économiste et enseignant à l’Université de New York, est d’avis que les sukuks peuvent faire partie de la boîte à outils du Sénégal dans un contexte de financement plus difficile et notre pays a déjà montré la voie dans l’Uemoa.
« Un sukuk, c’est une obligation jugée conforme à la finance islamique : au lieu de payer un intérêt classique, l’investisseur reçoit une part des revenus générés par un actif réel, comme une route, un bâtiment de l’État ou une infrastructure qui sert de support à l’opération », précise-t-il.
À l’en croire, cela attire des investisseurs qui, pour des raisons religieuses ou éthiques, n’achètent pas de dette conventionnelle, notamment dans les pays du Golfe, en Asie, mais aussi au sein de notre population.
Pour lui, le Sénégal est bien parti pour réussir cette opération, car il a déjà émis plusieurs sukuks importants en 2014, 2016, puis 2022 pour financer des projets comme le centre-ville de Diamniadio, l’éclairage public ou des infrastructures sociales, avec une forte demande des investisseurs régionaux. « Nous avons un savoir-faire reconnu dans la zone ; ce qui est un atout dans un contexte de resserrement des conditions de financement », indique le spécialiste.
Cependant, il tient à préciser qu’un sukuk, c’est toujours une dette qu’il faudra rembourser demain. « Son avantage principal, c’est de diversifier notre base d’investisseurs, d’allonger les maturités et, potentiellement, d’obtenir de meilleures conditions si les projets sont bien identifiés et bien gérés », analyse M. Ndiaye.
Retour sur les expériences réussies
Le Sénégal est un pionnier des obligations islamiques dans l’espace Uemoa. Entre 2014 et 2022, trois opérations ont été réalisées, permettant de mobiliser 580 milliards de FCfa.
Le Sénégal n’est pas un novice sur le marché des sukuks. Sa première émission a été réalisée en 2014. Il avait marqué l’histoire de la finance islamique dans l’Uemoa en émettant le tout premier sukuk souverain de la région pour un montant de 100 milliards de FCfa.
Cet emprunt obligataire islamique intitulé « Sukuk État du Sénégal 6,25 % 2014-2018 », a été structuré avec la Banque ouest africaine de développement (Boad) et la Banque islamique du Sénégal (Bis) pour financer des projets de développement. Le taux de rendement était de 6,25 % par an, pour une durée de cinq ans (2014-2018).
Deux ans après, en 2016, le Sénégal sollicitait à nouveau ce marché. Il s’agissait d’une opération portant sur 150 milliards de FCfa.
L’opération a été lancée, le 20 juin 2016, sur le marché de l’Uemoa, avec une maturité de 10 ans et une marge de profit de 6 %. Elle visait à financer des projets de développement. L’émission était adossée à des actifs de l’aéroport Léopold Sédar Senghor (115 hectares, bâtiments, parkings).
Les fonds ont servi à des projets de développement économique et social, incluant le Pôle urbain de Diamniadio, l’adduction d’eau potable et l’éclairage public.
330 milliards de FCfa levés en 2022
L’État du Sénégal, à travers la Société nationale de gestion et d’exploitation du patrimoine bâti (« Sogepa »), a émis avec succès, en avril 2022, une opération de sukuk de 330 milliards de FCfa, soit, à l’époque, la plus grande opération de l’histoire du marché sous-régional.
Cette levée de fonds avait suscité une forte adhésion des investisseurs de la sous-région et du Moyen-Orient avec un taux de couverture de l’émission supérieur à 110 % en trois jours de souscription.
En cohérence avec les objectifs affichés lors de l’émission, un montant global de 330 milliards de FCfa a été retenu par l’État du Sénégal.
Cette première émission obéissait à trois tranches simultanées à sept ans pour 55 milliards de FCfa, une deuxième tranche à 10 ans pour le même montant et une troisième tranche de 15 ans pour 220 milliards de FCfa.
Ces différentes tranches ont une marge de profit respective de 5,80 %, 5,95 % et 6,10 %.
Les fonds levés étaient destinés à la réalisation d’investissements pour conforter le contrôle de l’État sur des actifs stratégiques touchant à la souveraineté ou à forte rentabilité, notamment la prise de participation dans des activités comme le port de Ndayane, la société de gestion de l’autoroute à péage, etc.
Sur la base des orientations définies par l’État, l’opération a été réalisée sous la coordination du ministère des Finances et du Budget, tutelle technique et financière de la Sogepa. La Banque islamique du Sénégal a été l’arrangeur principal de l’opération et la Société islamique pour le développement (groupe de la Banque islamique de développement), le co-arrangeur. Cgf Bourse, société de gestion et d’intermédiation, a été le chef de file.
Demba DIENG